Et si la première artiste abstraite n’était pas un homme russe, mais une femme suédoise restée longtemps dans l’ombre ? L’histoire de Hilma af Klint, née à Stockholm en 1862, bouleverse de fond en comble notre vision de l’art du XXe siècle.

Tandis que Kandinsky, souvent couronné « père de l’abstraction », revendiquait la nouveauté radicale de ses tableaux abstraits à partir de 1910, Hilma peignait déjà dès 1906 des toiles énigmatiques et magnétiques où aucune figure humaine ne subsiste.

Pourquoi son nom est-il resté effacé si longtemps ? À la croisée du genre, des spiritualités marginalisées et d’un testament interdisant l’exposition de son œuvre, la reconnaissance fut tardive, mais spectaculaire : en 2018, la rétrospective du Guggenheim a attiré plus de 600 000 visiteurs, redonnant toute sa place à cette pionnière.

Aujourd’hui, alors que le féminisme revisite l’histoire de l’art et que les institutions cherchent à réparer leurs oublis, le destin de Hilma interroge la transmission des œuvres, la place des femmes artistes et la force évocatrice de l’abstraction. Redécouverte majeure du XXIe siècle, Hilma af Klint invite le public à réapprendre à regarder l’invisible et à questionner les « évidences » de l’histoire officielle.

Qui est Hilma af Klint ?

Jeunesse et formation

Hilma af Klint voit le jour à Stockholm en 1862, au sein d’une famille cultivée. Très tôt, elle manifeste un talent pour le dessin et la nature, et intègre la prestigieuse Académie Royale des Beaux-Arts de Suède – un fait exceptionnel pour une femme de cette époque. Formée dans la tradition académique, elle peint des paysages et des œuvres botaniques, développant un sens aigu de l’observation et une minutie qu’on retrouvera dans ses tableaux abstraits ultérieurs.

Rencontre avec la théosophie

En 1880, la mort brutale de sa sœur cadette bouleverse la jeune artiste. Cette expérience marque un tournant spirituel et l’oriente vers les courants ésotériques en vogue à la fin du XIXe siècle, notamment la Société Théosophique. Fascinée par l’idée de mondes invisibles et de niveaux supérieurs de réalité, Hilma cherche à représenter l’infini, l’âme et l’au-delà à travers sa peinture.

"Les Cinq" : le cercle spirite

En 1896, Hilma fonde « Les Cinq », un groupe d’amies artistes pratiquant méditation, séances spirites et écriture automatique. Elles se disent guidées par des entités supérieures, les « maîtres », qui chargent Hilma d’une mission : créer un cycle d’œuvres pour un temple spirituel. Cette expérience collective et féminine façonne profondément son langage abstrait, intime et symbolique.

Vie secrète et héritage

Persuadée que son œuvre serait incomprise, Hilma af Klint garde ses toiles cachées. Son testament interdit toute exposition avant 20 ans après sa mort. Décédée en 1944, elle demeure quasi inconnue jusqu’aux années 80, avant que le monde de l’art ne redécouvre la force de son héritage visionnaire.

Attention : Hilma af Klint ≠ Gustav Klimt

Pourquoi cette confusion ?

La similitude sonore entre les noms et l’année de naissance (1862) suscitent une confusion tenace, accentuée par la popularité de Klimt et les recherches web associées. Pourtant, tout oppose Hilma af Klint à Gustav Klimt : nationalité, démarche artistique, univers visuel, thèmes…

Tableau comparatif

Critère

Hilma af Klint

Gustav Klimt

Nationalité

Suédoise

Autrichien

Dates

1862-1944

1862-1918

Mouvement

Art abstrait spirituel

Symbolisme

Style

Géométrie, abstraction pure

Figuratif, or

Thème

Spiritualité

Érotisme

Œuvre phare

The Ten Largest

Le Baiser

La controverse : première œuvre abstraite ?

Chronologie des "premières"

Jusqu’à récemment, on pensait que l’art abstrait était né avec Kandinsky en 1910. Pourtant, Hilma af Klint a réalisé dès 1906 des œuvres purement non figuratives, devançant de plusieurs années Kandinsky et même Malevitch. Voici une synthèse des dates clés :

Année

Artiste

Œuvre

Type

1906

Hilma af Klint

Primordial Chaos

Abstraction pure

1910

Kandinsky

Première aquarelle abstraite

Datation contestée

1911

Kandinsky

Composition IV

Première exposition publique

1913

Malevitch

Suprématisme

Abstraction géométrique

Arguments pour Hilma

Les carnets de Hilma af Klint permettent une datation sans ambiguïté de ses cycles abstraits dès 1906, une époque où l’ensemble du mouvement artistique reste figuratif. Elle met en place un système graphique cohérent, produit plus de 193 œuvres abstraites avant 1920, et aborde frontalement la non-représentation, sans évolution progressive depuis le figuratif, contrairement à ses contemporains.

Pourquoi Kandinsky est resté "le père" ?

Kandinsky bénéficia de réseaux artistiques puissants et publia rapidement ses idées, notamment dans « Du Spirituel dans l’Art ». Il exposa publiquement très tôt, et le Bauhaus, Der Blaue Reiter ou le milieu critique contribuèrent à sa légende. Hilma, isolée et femme artiste, resta inconnue, ses toiles conservées secrètement et sans manifeste public.

Pourquoi Hilma reste méconnue

La combinaison de son genre, de la nature occulte de son œuvre, du silence imposé par son testament, et de l’absence de théorisation publiée, explique la longue invisibilisation de Hilma af Klint. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle, avec la redécouverte d’archives et d’expositions rétrospectives, que la véritable chronologie a refait surface.

Les œuvres majeures

The Ten Largest (1907)

Dix toiles monumentales de près de 3 mètres de haut, où couleurs pastels et formes biomorphiques évoquent les âges de la vie – de l’enfance à la maturité spirituelle. Ce cycle présente une abstraction organique inédite, entre fleurs cosmologiques et spirales hypnotiques. Conservées aujourd’hui au Moderna Museet à Stockholm, ces toiles frappent par leur énergie et leur inventivité graphique.

Primordial Chaos (1906-1907)

Cycle fondateur de 26 tableaux, réalisé sous l’inspiration des « maîtres supérieurs ». Hilma af Klint y représente la genèse de l’univers, la dualité, l’interaction entre forces cosmiques à travers cercles, spirales, et croix, dans une géométrie sacrée fascinante.

The Swan (1914-1915)

Dans cette série de 24 tableaux, le cygne symbolise la dualité âme/corps, masculin/féminin. Hilma explore la transition entre figuration stylisée et abstraction radicale, invitant à la transcendance de toutes les oppositions.

Altarpieces (1915)

Triptyque conçu comme un autel abstrait, interprété comme l’aboutissement spirituel de son œuvre. Les formes et la palette résonnent avec la quête d’harmonie universelle, annonçant la modernité de l’abstraction géométrique.

The Temple (projet inachevé)

Le rêve d’un temple abstrait en spirale, jamais réalisé de son vivant, aurait inspiré Frank Lloyd Wright pour sa conception du Guggenheim Museum. Cet espace méditatif, pensé comme parcours initiatique, résume la vocation mystique de l’artiste.

Le langage symbolique

Code couleurs

Pour décoder l’univers d’Hilma af Klint, il faut comprendre son usage très précis des couleurs :

  • Jaune : principe masculin, lumière

  • Bleu : principe féminin, matière

  • Rose : amour spirituel, élévation

  • Vert : nature, énergie vivante

  • Violet : mysticisme, spiritualité pure

Formes récurrentes

La spirale figure l’évolution universelle, le cercle l’unité cosmique, le serpent la transformation intérieure, la fleur et le cygne l’éveil et la dualité. Ces archétypes, omniprésents dans ses tableaux abstraits, esquissent un langage à la fois personnel et universel.

Influences ésotériques

On retrouve dans son art la marque de la Théosophie, de l’Anthroposophie de Rudolf Steiner, de la géométrie sacrée et d’un pythagorisme revisité. Ses toiles fonctionnent alors comme de véritables cartes spirituelles, souvent incomprises par le public d’alors.

Redécouverte et féminisme

Double invisibilisation

Être femme artiste au tournant du XXe siècle, dans un domaine dominé par l’homme, explique l’absence de reconnaissance de Hilma af Klint. À cela s’ajoute le discrédit jeté sur sa dimension spirituelle, jugée mineure par la critique académique.

Redécouverte progressive

En 1986, la première grande exposition à Stockholm rassemble enfin ses œuvres. Les années 80-90 voient l’essor d’une recherche féministe en histoire de l’art qui réévalue le rôle des femmes dans l’invention de l’abstraction, ouvrant la voie à une relecture de sa contribution.

Exposition Guggenheim 2018

L’exposition « Paintings for the Future » bat tous les records en 2018-2019 à New York. Plus de 600 000 visiteurs et une couverture médiatique internationale marquent la véritable entrée de Hilma af Klint dans la culture mondiale, aux côtés d’autres figures redécouvertes comme Georgia O’Keeffe ou Frida Kahlo. Sa cote atteint de nouveaux sommets.

Comment comprendre son art ?

Grille de lecture

Pour approcher l’œuvre de Hilma af Klint, il faut délaisser toute notion purement décorative ou formelle : chaque série constitue une carte, un récit spirituel codé, à lire dans son déroulement. Observer couleurs, formes, titres et séries permet de déchiffrer son vocabulaire symbolique.

Méthodologie

L’analyse de ses toiles exige de :

  • Repérer la palette chromatique, en lien avec son code symbolique

  • Clarifier les motifs (spirale, cercle, cygne, etc.)

  • Contexte : chaque tableau s’inscrit dans une série, suggérant une progression narrative

Cette méthodologie distingue Hilma des autres artistes abstraits de son époque.

Différence avec Kandinsky

Si Kandinsky voulait traduire en visuel les émotions musicales, Hilma af Klint prétend représenter symboliquement des forces spirituelles réelles, dictées par des entités supérieures. Son abstraction n’est pas synesthésique mais médiumnique et codifiée – une distinction essentielle.

Où voir les œuvres ?

Collections permanentes

Le Moderna Museet de Stockholm conserve la plus grande collection d’œuvres de Hilma af Klint. La Hilma af Klint Foundation, également à Stockholm, veille à la préservation, à la recherche et à la diffusion de son héritage artistique.

Expositions passées majeures

Parmi les expositions clés : la rétrospective du Guggenheim en 2018-2019, la Fondation Beyeler à Bâle en 2022, et la Serpentine Gallery à Londres en 2016. Des expositions virtuelles sont aussi accessibles via Google Arts & Culture ou sur les sites du Moderna Museet et de la fondation.

Guides de visite et ressources en ligne

Pour planifier une visite, suivre l’agenda de la fondation et les annonces des grandes institutions (MoMA, Tate, Pompidou) reste essentiel. Les amateurs de féminisme artistique apprécieront également la découverte du portrait de Ana Mendieta, une autre artiste injustement oubliée.

 

Quelle est la première œuvre abstraite connue ?

La première œuvre abstraite datée de façon certaine est « Primordial Chaos » (1906) de Hilma af Klint, précédant les œuvres de Kandinsky de plusieurs années.

Pourquoi Hilma af Klint a-t-elle été oubliée si longtemps ?

Ses œuvres étaient restées cachées selon son testament, le monde de l’art a longtemps marginalisé les femmes artistes et la dimension spirituelle de ses recherches n’était pas prise au sérieux jusqu’au XXIe siècle.

Comment reconnaître un tableau de Hilma af Klint ?

Par l’utilisation de codes couleurs symboliques, de motifs géométriques récurrents, l’absence de figuration classique et un langage empreint de spiritualité et d’ésotérisme.

Où admirer des tableaux de Hilma af Klint aujourd’hui ?

Principalement au Moderna Museet à Stockholm, mais aussi dans de grandes expositions internationales ou sur des plateformes en ligne comme Google Arts & Culture.

En quoi Hilma af Klint diffère-t-elle de Kandinsky ?

Hilma af Klint s’inspire de la méditation et des sciences occultes d’inspiration théosophique, elle ne cherche pas à traduire une émotion mais à transcrire une expérience spirituelle, avec un système de signes rigoureux.

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