Le Bauhaus est une école d'art, de design et d'architecture fondée en 1919 à Weimar, en Allemagne. Elle a fermé en 1933 à Berlin, sous la pression du régime nazi. En quatorze ans d'existence, elle a changé la manière dont on pense la relation entre l'art, l'artisanat et l'industrie. Le mobilier, la typographie, l'architecture, l'urbanisme, le textile, le graphisme : le Bauhaus a touché à tout, et son influence se retrouve encore dans la plupart des objets et des bâtiments qui nous entourent.

Weimar, 1919 : une école née dans les décombres

Walter Gropius fonde le Bauhaus le 1er avril 1919. L'Allemagne sort de quatre ans de guerre. L'Empire s'est effondré, la République de Weimar vient de naître, l'économie est en ruine. Gropius a 36 ans. Architecte formé chez Peter Behrens (où il a croisé Mies van der Rohe et Le Corbusier), il fusionne deux institutions existantes : l'École des arts décoratifs et l'Académie des beaux-arts de Weimar.

Le manifeste de fondation tient en quelques pages. L'idée centrale : abolir la séparation entre artistes et artisans. « L'objectif final de toute activité créatrice est la construction », écrit Gropius. Il prend comme modèle la cathédrale médiévale, un lieu où architectes, sculpteurs, peintres et verriers travaillaient ensemble sans hiérarchie entre les disciplines. Le nom « Bauhaus » inverse le mot « Hausbau » (construction de maison). C'est un programme en un mot : bâtir.

Cette fusion art-artisanat-industrie ne sort pas de nulle part. Le mouvement Arts and Crafts britannique de William Morris, actif depuis les années 1860, défendait déjà la dignité du travail manuel contre la standardisation industrielle. Mais là où Arts and Crafts regardait vers le passé (formes médiévales, production artisanale), le Bauhaus regarde vers l'avenir : il veut que l'art s'allie à la machine, pas qu'il la combatte. Le cubisme français (géométrie, fragmentation des volumes) et le constructivisme russe (rationalisation, production de masse) comptent aussi parmi les influences directes.

Le cours préliminaire : désapprendre pour réapprendre

L'enseignement au Bauhaus s'organise autour d'un cours préliminaire (Vorkurs) obligatoire de six mois, suivi de trois ans de spécialisation dans un atelier. Le Vorkurs est d'abord confié à Johannes Itten, peintre suisse aux méthodes singulières. Itten fait commencer les journées par des exercices respiratoires et de la gymnastique. Il impose un régime végétarien à ses étudiants. Il s'habille en robe de moine. Ses cours, en revanche, sont d'une rigueur redoutable.

Le principe : désapprendre les conventions académiques et repartir des bases sensorielles. Un étudiant passe une semaine entière à étudier les propriétés du bois, à le toucher, le gratter, le frotter, avant de concevoir quoi que ce soit. Puis le métal, le verre, le tissu, la pierre. Itten fait travailler sur les contrastes de formes, de textures, de couleurs, de températures. L'objectif est d'aiguiser la perception avant de passer à la création.

Quand Itten quitte l'école en 1923 (ses tendances mystiques agacent Gropius, qui veut rapprocher le Bauhaus de l'industrie), Josef Albers reprend le Vorkurs avec une approche plus pragmatique. László Moholy-Nagy, arrivé la même année, y ajoute une dimension technologique : photographie, cinéma, typographie, travail de la lumière. Le cours préliminaire change de visage à chaque enseignant, mais le principe reste le même : pas de spécialisation avant d'avoir compris les fondamentaux.

Les ateliers : du textile au métal, de la scène à l'imprimerie

Après le Vorkurs, les étudiants choisissent un atelier. L'école en propose une dizaine : textile, céramique, métal, bois (menuiserie), verre, peinture murale, typographie et publicité, scénographie. Chaque atelier fonctionne avec deux responsables : un « maître de la forme » (un artiste) et un « maître artisan » (un technicien). Cette double direction garantit que les étudiants apprennent à la fois la théorie et la pratique.

L'atelier de métal produit des objets qui sont encore fabriqués aujourd'hui. Marianne Brandt, l'une des rares femmes à y accéder (le Bauhaus, malgré ses idéaux progressistes, orientait souvent les femmes vers l'atelier textile), conçoit des théières, des lampes et des cendriers dont les formes géométriques simples se prêtent à la production industrielle. Sa lampe de chevet Kandem, dessinée en 1928, se vend à plus de 50 000 exemplaires.

L'atelier textile, dirigé par Gunta Stölzl puis marqué par le travail d'Anni Albers, transforme le tissage en discipline artistique à part entière. Albers mêle techniques artisanales traditionnelles et innovations graphiques. Ses compositions textiles, exposées aujourd'hui au MoMA et à la Tate, prouvent que le Bauhaus ne se limitait pas au béton et à l'acier.

Les maîtres : Kandinsky, Klee, Moholy-Nagy, Breuer, Schlemmer

Le Bauhaus a réuni des personnalités très différentes, et c'est ce qui fait sa richesse.

Vassily Kandinsky enseigne de 1922 à 1933. Il dirige l'atelier de peinture murale et donne des cours sur la théorie de la couleur. Sa correspondance entre formes et couleurs (le triangle est jaune, le cercle bleu, le carré rouge) devient un classique de la pédagogie artistique. Kandinsky est déjà un peintre reconnu quand il arrive au Bauhaus ; il y développe la dimension théorique de son travail.

Paul Klee enseigne de 1921 à 1931. Ses cours sur la ligne, la forme, le rythme et la couleur remplissent des milliers de pages de notes, publiées après sa mort sous le titre Théorie de l'art moderne. Klee ne cherche pas à former des imitateurs. Il pousse chaque étudiant à trouver son propre langage à partir de l'observation du vivant.

László Moholy-Nagy arrive en 1923. Hongrois, photographe, peintre, typographe, cinéaste, il repense le Vorkurs dans un sens technologique. Il s'intéresse à la lumière artificielle, à la photographie, au photomontage. Son Modulateur espace-lumière (1930), une sculpture cinétique en métal et verre qui projette des ombres mouvantes sur les murs, est l'un des premiers exemples d'art cinétique.

Marcel Breuer, ancien étudiant de l'atelier de menuiserie devenu enseignant, dessine la chaise Wassily (1925-1926). L'idée lui vient en regardant le cadre tubulaire de son vélo : il remplace le bois par des tubes d'acier cintré et le rembourrage par des bandes de cuir tendu. Le meuble devient léger, empilable, reproductible en série. C'est une rupture avec la tradition du mobilier bourgeois, massif et unique. Le genre de design moderne et épuré que le Bauhaus a contribué à installer dans les intérieurs du XXe siècle.

Oskar Schlemmer dirige l'atelier de théâtre. Son Ballet triadique (1922) met en scène des danseurs dans des costumes géométriques qui transforment le corps humain en sculpture mobile. Formes rondes, couleurs primaires, mouvement mécanique : le spectacle condense l'esthétique du Bauhaus en quelques minutes.

Dessau, 1925-1932 : le bâtiment qui résume tout

En 1925, les pressions politiques conservatrices contraignent le Bauhaus à quitter Weimar. L'école s'installe à Dessau, ville industrielle de Saxe-Anhalt dont le maire, favorable à la modernité, offre un terrain et un budget de construction.

Gropius conçoit le nouveau bâtiment. C'est un ensemble de volumes géométriques reliés par des passerelles, avec de grandes façades vitrées (la fameuse « façade-rideau » en verre qui laisse voir l'intérieur depuis la rue). Le béton armé, l'acier et le verre remplacent la pierre et la brique. Pas d'ornement, pas de symétrie imposée. La forme suit le programme : les ateliers ont besoin de lumière, donc les murs sont en verre. Les logements étudiants ont besoin d'intimité, donc les ouvertures sont plus petites. Le bâtiment de Dessau est aujourd'hui classé au patrimoine mondial de l'UNESCO (1996).

C'est aussi à Dessau que l'atelier de typographie, dirigé par Herbert Bayer, abandonne les majuscules. Bayer estime que l'alphabet n'a pas besoin de deux formes pour chaque lettre. Ses affiches utilisent des grilles asymétriques, des lignes obliques et une typographie sans empattement qui annoncent le graphisme contemporain.

En 1928, Gropius quitte la direction. Hannes Meyer lui succède. Architecte suisse aux convictions marxistes, Meyer oriente l'école vers les questions sociales : logement collectif à bas coût, urbanisme, production de masse accessible à tous. Ses positions politiques provoquent des tensions avec les autorités locales et une partie du corps enseignant. Il est renvoyé en 1930.

Berlin, la fermeture et la diaspora

Ludwig Mies van der Rohe, troisième et dernier directeur, tente de maintenir l'école à flot. Le Bauhaus quitte Dessau pour Berlin en 1932 et s'installe dans une ancienne usine de téléphones. Le financement vient des droits sur les brevets et les licences de produits conçus par l'école.

Le parti nazi, au pouvoir depuis janvier 1933, considère le Bauhaus comme un foyer de « bolchevisme culturel ». L'internationalisme de l'école, ses enseignants étrangers, ses idéaux égalitaires et ses formes « dégénérées » heurtent l'esthétique monumentale et classicisante du Reich. La Gestapo perquisitionne les locaux. Mies van der Rohe tente de négocier, en vain. Il dissout l'école le 19 juillet 1933.

La plupart des enseignants émigrent. Gropius part à Harvard, où il dirige le département d'architecture. Mies van der Rohe s'installe à Chicago et conçoit l'Illinois Institute of Technology et ses immeubles en verre et acier. Moholy-Nagy fonde le New Bauhaus à Chicago en 1937 (devenu l'Institute of Design, aujourd'hui intégré à l'IIT). Josef Albers enseigne au Black Mountain College, puis à Yale, où ses cours sur la couleur formeront des générations d'artistes. Marcel Breuer rejoint Gropius à Harvard puis ouvre son propre cabinet. Kandinsky s'installe à Neuilly-sur-Seine, où il peint jusqu'à sa mort en 1944.

Cette dispersion transporte les idées du Bauhaus sur tous les continents. À Tel Aviv, plus de 4 000 bâtiments construits dans les années 1930 par des architectes formés au Bauhaus ou influencés par lui forment la « Ville blanche », classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Au Brésil, en Inde, au Japon, l'enseignement du design reprend les principes du cours préliminaire.

Les principes qui restent : forme, fonction, matériaux

Trois idées du Bauhaus continuent de structurer le design et l'architecture.

La première : la forme suit la fonction. Pas d'ornement qui ne serve à rien. Une chaise est faite pour s'asseoir, une lampe pour éclairer, un bâtiment pour abriter. La forme doit découler de l'usage, pas l'inverse. Ce principe, repris par le fonctionnalisme puis par le minimalisme comme mouvement artistique, reste la base de la plupart des écoles de design dans le monde.

La deuxième : les matériaux industriels sont beaux. Le béton, l'acier, le verre ne sont pas des pis-aller en attendant la pierre de taille. Ils ont leur propre esthétique, leur propre logique. Le Bauhaus a rendu ces matériaux acceptables dans l'architecture et le mobilier, là où ils étaient cantonnés aux usines et aux ponts.

La troisième : le design doit être accessible. Pas réservé à une élite. Les objets produits au Bauhaus sont pensés pour la fabrication en série, à un coût raisonnable. La chaise Wassily de Breuer, la lampe Kandem de Brandt, la typographie de Bayer : tout cela est conçu pour être reproduit, distribué, utilisé par le plus grand nombre. C'est cet état d'esprit que l'on retrouve dans la collection de tableau moderne, où les formes épurées et les couleurs franches héritent directement de cette tradition.

Le Nouveau Bauhaus européen

En 2021, la Commission européenne a lancé le projet « Nouveau Bauhaus européen ». L'idée : reprendre l'ambition du Bauhaus original (réunir art, technique et société) et l'appliquer aux défis du XXIe siècle, en particulier la transition écologique. Le programme finance des projets d'architecture durable, de design circulaire et d'urbanisme inclusif à travers l'Europe.

Le lien avec le Bauhaus historique est plus symbolique que direct. Mais le fait que l'Union européenne ait choisi ce nom, un siècle après la fondation de l'école, montre à quel point le Bauhaus reste un point de référence quand on parle du rapport entre création, industrie et société.

Questions fréquentes sur le Bauhaus

Pourquoi le Bauhaus a-t-il fermé ?

Le parti nazi considérait le Bauhaus comme un foyer de « bolchevisme culturel ». L'internationalisme de l'école, ses enseignants étrangers et ses formes jugées « dégénérées » heurtaient l'idéologie du régime. Après une perquisition de la Gestapo, Mies van der Rohe a dissous l'école le 19 juillet 1933.

Quels artistes ont enseigné au Bauhaus ?

Parmi les plus connus : Vassily Kandinsky (peinture murale, 1922-1933), Paul Klee (théorie des formes, 1921-1931), László Moholy-Nagy (cours préliminaire, photographie, 1923-1928), Josef Albers (cours préliminaire), Oskar Schlemmer (théâtre), Marcel Breuer (menuiserie puis architecture) et Johannes Itten (cours préliminaire, 1919-1923).

Qu'est-ce que le cours préliminaire du Bauhaus ?

Un enseignement obligatoire de six mois pour tous les nouveaux étudiants. Créé par Johannes Itten en 1919, il visait à explorer les propriétés des matériaux, des couleurs et des formes avant toute spécialisation. Josef Albers et László Moholy-Nagy l'ont repris avec des approches différentes. Ce modèle pédagogique existe encore, sous des formes variées, dans la plupart des écoles d'art et de design.

Le bâtiment du Bauhaus à Dessau existe-t-il encore ?

Oui. Le bâtiment conçu par Walter Gropius en 1925-1926 a été restauré et classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1996. Il abrite la Fondation Bauhaus Dessau, qui organise des expositions et des programmes de résidence. Les bâtiments de Weimar sont également classés.

Quelle est la différence entre le Bauhaus et l'Art déco ?

L'Art déco (années 1920-1930) privilégie l'ornementation géométrique, les matériaux luxueux et la symétrie. Le Bauhaus rejette l'ornement, utilise des matériaux industriels (acier, verre, béton) et recherche la fonctionnalité avant la décoration. Les deux mouvements sont contemporains mais s'opposent sur la question de l'ornement.

 

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