Zao Wou-Ki est né le 1er février 1920 à Pékin, dans une famille d'érudits originaire de la province du Zhejiang. Il est mort le 9 avril 2013 à Nyon, en Suisse. Sa lignée remonte à la dynastie Song, connue pour ses lettrés et ses peintres. Entre la Chine de l'entre-deux-guerres et le Paris de l'après-guerre, il a construit une peinture qui ne ressemble à aucune autre : ni tout à fait chinoise, ni tout à fait occidentale, mais nourrie des deux traditions en même temps. Son parcours couvre sept décennies de travail, des centaines de toiles, des encres, des lithographies, des vitraux et une cote qui fait de lui l'un des artistes les plus chers au monde.
L'enfance à Pékin et l'héritage calligraphique
Son grand-père lui enseigne la calligraphie dès l'enfance. Le geste est précis, répétitif, presque méditatif. On trace le trait des centaines de fois avant de le maîtriser. Cette discipline marquera toute l'œuvre de Zao Wou-Ki : même dans ses toiles les plus abstraites, le mouvement du pinceau garde quelque chose de la calligraphie, une fluidité et une assurance qui viennent de là.
L'environnement familial est imprégné de peinture chinoise traditionnelle et de littérature classique. La notion de « paysage intérieur », centrale dans l'esthétique chinoise, fait partie de son éducation avant même qu'il n'entre dans une école d'art. La Chine traverse alors des bouleversements politiques constants (chute de la dernière dynastie en 1912, guerre civile, tensions avec le Japon), mais le milieu lettré dans lequel il grandit fonctionne comme un refuge culturel.
Hangzhou : l'école qui mêlait Chine et Occident
En 1935, à quinze ans, Zao Wou-Ki entre à l'École des beaux-arts de Hangzhou. L'établissement a été fondé en 1928 par Lin Fengmian, un peintre qui a étudié à Paris et qui veut réformer l'enseignement artistique chinois. Son programme est inédit pour l'époque : les étudiants apprennent la peinture traditionnelle à l'encre et la peinture à l'huile occidentale en parallèle.
Zao Wou-Ki étudie le dessin académique, la peinture à l'huile, la calligraphie et la composition. Il découvre Cézanne, Matisse, Picasso et Renoir dans des reproductions, des cartes postales et des revues importées. La peinture à l'encre traditionnelle l'ennuie : il la trouve figée dans des formules que les peintres copient depuis des siècles sans les remettre en question. Ce qui l'attire chez les modernes européens, c'est la liberté de composition et le rapport direct, physique, à la couleur.
La guerre sino-japonaise (1937-1945) force l'école à se déplacer plusieurs fois dans l'intérieur du pays. Ces déplacements forgent un tempérament adaptable et curieux. Zao Wou-Ki obtient son diplôme en 1941, puis enseigne sur place jusqu'en 1947. Ses premières toiles montrent des paysages et des natures mortes dans un style post-impressionniste, encore sages. Il encourage déjà ses propres étudiants à regarder au-delà de la tradition académique chinoise.
Paris, 1948 : Montparnasse, Giacometti et les galeries
Zao Wou-Ki débarque à Marseille en avril 1948 avec sa première femme, Lan-Lan. Il s'installe à Montparnasse et s'inscrit aux cours de l'Académie de la Grande Chaumière (plus par formalité que par besoin : il a déjà treize ans de formation derrière lui). Il fréquente les galeries, visite les musées, et fait deux rencontres qui comptent.

La première est Alberto Giacometti. Les deux hommes se croisent dans un café de Montparnasse et deviennent amis. Ils partagent un café presque chaque jour pendant des années. Giacometti, qui travaille sur la figure humaine réduite à l'essentiel, influence probablement la manière dont Zao Wou-Ki pense l'espace dans ses toiles : beaucoup de vide autour d'un noyau de matière.
La seconde rencontre est Henri Michaux, poète, peintre et voyageur. L'amitié dure des décennies. Michaux, qui pratique lui-même l'encre et le dessin automatique, partage avec Zao Wou-Ki un goût pour le geste spontané et le rapport entre écriture et image. C'est Michaux qui l'encouragera, dans les années 1970, à reprendre l'encre de Chine.
La galerie Pierre Loeb lui offre sa première exposition personnelle à Paris en 1949. Les toiles, encore figuratives (fleurs, bateaux, silhouettes), se vendent. Mais Zao Wou-Ki sent qu'il n'a pas encore trouvé sa voie.
Le déclic Paul Klee et le passage à l'abstraction
En 1951, Zao Wou-Ki tombe sur des reproductions de Paul Klee. Les petits signes, les formes flottantes, les couleurs transparentes du peintre suisse-allemand lui rappellent quelque chose de familier : les sceaux et les caractères de la calligraphie chinoise. Il comprend alors qu'il peut utiliser son héritage graphique oriental dans un langage pictural moderne, sans copier ni la tradition chinoise ni l'abstraction européenne.
Ce déclic est comparable à ce qu'il aurait pu ressentir devant les premières œuvres de l'art abstrait en Europe : la découverte que la peinture peut fonctionner sans représenter quoi que ce soit de reconnaissable. Mais chez Zao Wou-Ki, l'abstraction garde toujours un lien avec le paysage et la nature. On ne voit rien de précis, mais on sent l'eau, la montagne, le ciel.
Ses voyages aux États-Unis au début des années 1950 le confrontent à l'expressionnisme abstrait new-yorkais. Il rencontre Franz Kline, dont les grandes compositions en noir et blanc affinent son approche du geste. Mais il ne se range sous aucune étiquette. Il n'est ni expressionniste abstrait, ni tachiste, ni informel. Il est Zao Wou-Ki.
La période des signes : 1954-1959
À partir de 1954, les toiles se remplissent de formes qui ressemblent à des caractères chinois sans en être. Des traits noirs traversent des fonds colorés, des masses s'organisent comme des paysages vus de très haut ou de très loin. Il arrête de donner des titres à ses tableaux et les désigne par leur date de création : 14.12.59, 01.03.58. Le titre devient neutre pour ne pas orienter le regard du spectateur.
Ces toiles se situent quelque part entre la calligraphie abstraite et l'expressionnisme gestuel. Mais contrairement à Franz Kline ou à Pierre Soulages, Zao Wou-Ki n'oppose pas le noir au blanc. Il travaille avec des transparences, des superpositions, des glacis qui donnent à la surface une profondeur atmosphérique. L'indigo profond, l'ocre solaire, le vert sombre et le blanc lumineux composent une palette immédiatement reconnaissable.
Les grandes toiles des années 1960-1970 : lumière et espace
Les formats s'agrandissent. Zao Wou-Ki peint des toiles de plusieurs mètres où la couleur circule librement. Les compositions s'ouvrent : le centre est souvent lumineux, les bords plus denses. On pense à des paysages, à de l'eau, à des ciels. Rien n'est représenté, mais tout est suggéré. Chaque toile résulte d'un combat avec la matière : certaines zones sont reprises dix ou quinze fois.

La toile 10.03.74, un triptyque de plus de dix mètres de large, est l'une de ses œuvres les plus ambitieuses. Commandée par l'architecte I.M. Pei pour le siège de la Banque de Chine à Singapour, elle occupe un mur entier. Les couleurs passent du bleu profond au blanc lumineux, avec des transitions de vert et d'ocre. Zao Wou-Ki ne fait pas d'esquisse préparatoire : il commence directement sur la toile et le tableau se construit par couches successives.
En 1981, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris organise une grande rétrospective. L'événement confirme sa place parmi les peintres majeurs de la seconde moitié du XXe siècle. La même année, il conçoit un vitrail pour la cathédrale de Sillegny, en Moselle, et des panneaux monumentaux pour des architectes. Cette polyvalence (huile, encre, lithographie, vitrail, céramique) est rare chez un peintre de cette génération.
Le retour à l'encre de Chine
En 1971, Zao Wou-Ki retourne en Chine pour la première fois depuis 1948. Ce voyage le secoue. Il redécouvre l'encre de Chine et le papier de riz, qu'il avait abandonnés pendant plus de vingt ans. Henri Michaux, qui pratique lui-même l'encre depuis longtemps, l'encourage dans cette direction.
Ses encres sont plus dépouillées que ses huiles. Quelques traits, des lavis, de grands espaces vides. La notion de vide, capitale dans l'esthétique chinoise (le vide n'est pas un manque, c'est un espace actif qui fait respirer la composition), trouve ici une expression directe. Zao Wou-Ki ne remplit pas la surface : il laisse le papier exister.
Il transpose ensuite ces acquis dans sa peinture à l'huile : les toiles des années 1980 et 1990 gagnent en légèreté, en respiration. La matière est moins empâtée, la lumière plus présente. Le geste garde sa force mais devient plus fluide.
En 1983, il enseigne pendant un mois à l'École des beaux-arts de Hangzhou, là où il avait étudié quarante-cinq ans plus tôt. Ses étudiants chinois découvrent un artiste qui a digéré l'Occident sans renier ses origines. L'expérience est racontée dans un documentaire et dans plusieurs témoignages de participants.
Collaborations, vitraux et livres d'artiste
Zao Wou-Ki n'a pas limité son travail à la toile. Il a collaboré avec des architectes (I.M. Pei notamment), des poètes (Michaux, René Char, Claude Roy) et des imprimeurs pour produire des lithographies et des livres d'artiste. Ses estampes, tirées chez des imprimeurs parisiens réputés, sont recherchées par les collectionneurs.
Il a conçu des vitraux, des panneaux monumentaux et expérimenté la céramique. Cette capacité à travailler sur des supports variés distingue son parcours de celui de beaucoup de peintres abstraits de sa génération, souvent cantonnés à l'huile sur toile.
Son élection à l'Académie des beaux-arts en 2002 et sa promotion au grade de grand officier de la Légion d'honneur confirment la reconnaissance officielle d'un parcours mené entre deux pays et deux cultures. Les amateurs de tableau abstrait contemporain retrouvent dans sa palette et ses compositions un vocabulaire visuel qui continue d'influencer la création actuelle.
La cote et les records aux enchères
Zao Wou-Ki est aujourd'hui l'un des artistes les plus cotés au monde. En juin 2018, son triptyque Juin-Octobre 1985 s'est vendu 65 millions de dollars chez Sotheby's à Hong Kong. C'est le record pour une œuvre d'art asiatique aux enchères. Depuis, plusieurs de ses toiles ont dépassé les 10 millions de dollars, portées par une demande forte des collectionneurs asiatiques qui voient en lui un pont entre l'Orient et l'Occident.
Ses œuvres sont conservées au Centre Pompidou, au MoMA de New York, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, au Metropolitan Museum, au Musée national d'art moderne de Tokyo et dans de nombreuses institutions asiatiques. Le Musée Fabre de Montpellier conserve une donation importante. Des donations à des musées chinois (Shanghai, Pékin) complètent cette présence internationale.
Cinq œuvres à connaître
14.12.59 (1959). L'une des premières grandes toiles de la période des signes. Des formes noires, semblables à des caractères illisibles, flottent sur un fond clair. La composition rappelle un parchemin déroulé.
10.03.74 (1974). Triptyque monumental commandé par I.M. Pei pour la Banque de Chine à Singapour. Plus de dix mètres de large. Du bleu profond au blanc lumineux, la couleur circule d'un panneau à l'autre sans interruption.
Hommage à André Malraux, 01.10.76 (1976). Toile peinte après la mort de Malraux, qui avait été l'un des premiers soutiens officiels de Zao Wou-Ki en France. Des rouges sombres et des noirs dominent, traversés par des éclats de lumière.
Juin-Octobre 1985 (1985). Le triptyque record vendu 65 millions de dollars. Près de dix mètres de large. Une explosion de couleurs (bleu, vert, jaune, blanc) organisée autour d'un centre lumineux qui irradie vers les bords.
Encres, série des années 1990. Des lavis sur papier de riz où le vide occupe souvent plus de la moitié de la surface. Quelques traits d'encre suffisent à suggérer un paysage ou un mouvement. Le contraste avec les grandes huiles est total, et pourtant c'est le même artiste, le même geste.
Questions fréquentes sur Zao Wou-Ki
Zao Wou-Ki est-il un peintre chinois ou français ?
Les deux. Né à Pékin en 1920, il s'installe à Paris en 1948 et obtient la nationalité française en 1964. Son travail se nourrit de la tradition picturale chinoise (encre, calligraphie, notion de vide) et de la peinture abstraite occidentale (huile, grands formats, gestualité). Il a toujours revendiqué cette double appartenance.
Pourquoi les tableaux de Zao Wou-Ki n'ont-ils pas de titre ?
À partir de 1954, il désigne ses œuvres par leur date de création (jour.mois.année). Il voulait éviter que le titre oriente l'interprétation. Le tableau doit se suffire à lui-même, sans indication textuelle qui dirait au spectateur ce qu'il faut y voir.
Quelle est l'œuvre la plus chère de Zao Wou-Ki ?
Le triptyque Juin-Octobre 1985 s'est vendu 65 millions de dollars chez Sotheby's Hong Kong en juin 2018. C'est le record mondial pour une œuvre d'art asiatique vendue aux enchères. Plusieurs autres toiles ont dépassé les 10 millions depuis.
Zao Wou-Ki pratiquait-il la calligraphie ?
Il l'a apprise enfant avec son grand-père, puis étudiée à Hangzhou. Il ne se définissait pas comme calligraphe, mais le geste calligraphique irrigue toute son œuvre. Ses encres des années 1970-2000 empruntent au mouvement du pinceau sans reproduire de caractères lisibles.
Où voir des œuvres de Zao Wou-Ki ?
Le Centre Pompidou et le Musée d'art moderne de la Ville de Paris possèdent des ensembles importants. Le MoMA de New York, le Metropolitan Museum, le Musée Fabre de Montpellier et plusieurs musées à Shanghai et Pékin conservent des donations. Des expositions temporaires circulent régulièrement en Europe et en Asie.


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