Henri Cartier-Bresson est né le 22 août 1908 à Chanteloup-en-Brie, en Seine-et-Marne, dans une famille de la grande bourgeoisie industrielle textile. Il est mort le 3 août 2004 à Montjustin, dans les Alpes-de-Haute-Provence, à 95 ans. Entre ces deux dates, il a été peintre, assistant réalisateur, prisonnier de guerre, résistant, cofondateur de Magnum Photos et l'un des photographes les plus reproduits du XXe siècle. Son nom reste attaché à une expression qu'il n'a pas choisie lui-même : « l'instant décisif ».

Enfance bourgeoise et premiers contacts avec l'art

Son père dirige une entreprise de filature textile. Sa mère, issue de la famille Lhermitte (le peintre Léon Lhermitte est un ancêtre), encourage les intérêts artistiques de ses enfants. Le jeune Henri grandit entouré de livres, de reproductions de tableaux et de partitions. Il visite les musées parisiens dès l'enfance, fréquente les cercles d'artistes invités chez ses parents.

L'école ne l'intéresse pas beaucoup. Ce qui le retient, c'est la peinture. Il dessine constamment, recopie des reproductions de Rembrandt et d'Ingres, et commence à développer un sens de la composition visuelle qui ne le quittera plus. L'adolescence confirme cette orientation : il veut peindre.

L'atelier d'André Lhote et la rigueur cubiste

En 1927, Cartier-Bresson entre dans l'atelier d'André Lhote, peintre cubiste qui forme alors plusieurs générations de jeunes artistes. Lhote enseigne la géométrie de l'image : lignes de fuite, nombre d'or, équilibre des masses dans le cadre. C'est un enseignement rigoureux, presque mathématique, qui laissera des traces permanentes dans le travail photographique de Cartier-Bresson.

Mais l'influence de Lhote dépasse la technique. Il apprend à son élève à regarder une scène comme une construction, à analyser le rapport entre le sujet et l'espace qui l'entoure. Cette grille de lecture, pensée pour la peinture, se transposera presque directement dans la photographie. Quand Cartier-Bresson cadre une image au Leica, il applique les principes de composition appris dans l'atelier de Lhote, souvent sans y penser.

Le surréalisme et la découverte de la photographie

À la fin des années 1920, Cartier-Bresson fréquente les cercles surréalistes parisiens. André Pieyre de Mandiargues, poète et écrivain, l'introduit dans ce milieu. Il lit Breton, côtoie les artistes du mouvement, absorbe l'idée que le hasard et l'inconscient produisent des images plus vraies que la mise en scène.

En 1931, il part au Cameroun pour un séjour de chasse. C'est là, ou peu après son retour, qu'une photo le frappe : Enfants au lac Tanganyika de Martin Munkácsi, trois garçons courant vers les vagues. La spontanéité de l'image le convainc. Il achète un Leica. L'appareil est petit, silencieux, rapide. Il correspond exactement à ce que les surréalistes lui ont appris à chercher : la surprise, l'imprévu, le moment où le réel bascule dans autre chose.

Il découvre aussi les travaux de Manuel Álvarez Bravo, Walker Evans et Paul Strand. Chez chacun d'eux, il trouve une poésie du quotidien qui refuse la pose. Cette période lui donne sa méthode : ne pas diriger, ne pas intervenir, attendre que la scène se compose d'elle-même.

Les premiers voyages : Mexique, Europe de l'Est, premières expositions

Ses tableaux photo noir et blanc de paysages américains restent parmi les images les plus reproduites de l'histoire de la photographie.

À partir de 1932, Cartier-Bresson voyage. Le Mexique d'abord, pendant un an, où il vit dans des conditions précaires et photographie la vie de rue avec une liberté totale. Puis l'Espagne, la Pologne, l'Italie. Chaque voyage affine sa technique et son regard. Il apprend à se fondre dans la foule, à devenir invisible pour mieux capter ce qui se passe devant lui.

Ses premières expositions ont lieu en 1933, à la galerie Julien Levy à New York, puis à Madrid. Les images sont remarquées pour leur tension graphique et leur capacité à combiner le réel brut avec un cadrage presque pictural. Cartier-Bresson ne se contente plus d'expérimenter. Il commence à exister comme photographe. La photographie d'art contemporaine lui doit une part de ce vocabulaire visuel qui mêle rigueur géométrique et spontanéité du sujet.

Le cinéma avec Jean Renoir et l'engagement antifasciste

Vers 1936, Cartier-Bresson se tourne vers le cinéma. Il devient assistant de Jean Renoir sur plusieurs films, dont La Vie est à nous (1936), film de propagande commandé par le Parti communiste français, et La Règle du jeu (1939). Ce passage par le cinéma lui apprend la narration visuelle, le rythme, la manière de raconter une histoire en enchaînant des plans.

Son engagement politique se précise dans ces années-là. L'Europe bascule vers le fascisme. Cartier-Bresson fréquente les milieux militants de gauche, participe à des projets collectifs sur les luttes ouvrières et les droits sociaux. Pendant la guerre civile espagnole, il contribue à la production de documentaires destinés à dénoncer le camp franquiste. La photographie et le militantisme se rejoignent : pour Cartier-Bresson, l'image doit servir de témoin, pas de décoration.

La guerre : captivité, évasions et Résistance

Mobilisé en 1940 dans une unité de film et de photographie de l'armée française, Cartier-Bresson est fait prisonnier par les Allemands. Il passe 35 mois dans des camps de prisonniers de guerre (stalags). Il tente de s'évader deux fois sans succès. La troisième tentative, en février 1943, réussit. Il rejoint la France, se procure de faux papiers et entre dans la Résistance.

Pendant l'Occupation, il participe à la logistique de réseaux clandestins et photographie clandestinement la vie sous l'occupation. À la Libération de Paris, en août 1944, il est sur place avec son appareil. Il réalise ensuite le documentaire Le Retour (1945), consacré au rapatriement des prisonniers de guerre et des déportés. Le film, sobre et direct, montre les retrouvailles, les silences, les visages marqués.

Pendant toute cette période, le Museum of Modern Art de New York le croit mort et prépare une exposition « posthume ». Cartier-Bresson, bien vivant, assistera à son propre vernissage en 1947.

Magnum Photos : une coopérative par et pour les photographes

Le 22 mai 1947, Cartier-Bresson fonde Magnum Photos avec Robert Capa, David Seymour (dit Chim), George Rodger et William Vandivert. Le principe fondateur est simple mais radical pour l'époque : les photographes restent propriétaires de leurs négatifs. Jusque-là, les magazines achetaient les droits et les auteurs perdaient tout contrôle sur l'utilisation de leurs images.

Magnum fonctionne comme une coopérative. Chaque membre choisit ses sujets, négocie ses conditions, conserve ses archives. Ce modèle existe toujours. Les photographes se répartissent les zones géographiques. Capa prend l'Europe, Rodger l'Afrique, Seymour l'Asie du Sud-Est. Cartier-Bresson se charge de l'Inde et de la Chine.

Les grands reportages : Inde, Chine, URSS, Indonésie

Dès 1947, Cartier-Bresson part en Inde. Il y passe plusieurs mois. Il photographie les derniers jours de la domination britannique, puis l'indépendance. En janvier 1948, il obtient un entretien avec Gandhi, quelques heures avant son assassinat. Le lendemain, il couvre les funérailles : une foule immense, vue depuis un point surélevé, forme des lignes convergentes vers le cortège funèbre. Ces images sont publiées dans le monde entier.

En 1948-1949, il passe dix mois en Chine pour Life. Il arrive pendant les derniers mois du régime nationaliste de Tchang Kaï-chek et reste pour documenter les premiers jours du régime communiste de Mao. Ses photos montrent les files d'attente devant les banques de Pékin, les soldats du Kuomintang en déroute, la foule de Shanghai dans le chaos de la transition. C'est du photojournalisme brut, sans commentaire appuyé. Comme le travail d'Édouard Boubat photographe, contemporain de Cartier-Bresson, ces clichés montrent la vie telle qu'elle se présente, sans mise en scène.

Il se rend aussi en URSS (1954), en Indonésie au moment de l'indépendance, aux États-Unis à plusieurs reprises. Partout, la méthode reste la même : observer, attendre, déclencher au moment exact.

L'instant décisif : une idée mal comprise

L'expression « instant décisif » provient du titre de son livre publié en 1952, Images à la sauvette, dont la version américaine s'intitulait The Decisive Moment. La préface reprend une citation du cardinal de Retz : « Il n'y a rien dans ce monde qui n'ait un moment décisif. »

Cartier-Bresson n'a pas inventé cette formule pour résumer sa philosophie. C'est l'éditeur américain, Dick Simon (de Simon & Schuster), qui a choisi le titre anglais. Le titre français, Images à la sauvette, dit autre chose : des images prises sur le vif, à la dérobée, sans préparation. Ce n'est pas la même idée. L'une parle de l'instant parfait, l'autre parle de la méthode pour y arriver.

Ce qui intéresse Cartier-Bresson, c'est l'alignement entre un fait, une géométrie et une émotion. La photo Derrière la gare Saint-Lazare (1932) en est l'exemple le plus connu : un homme saute au-dessus d'une flaque, son reflet se dessine dans l'eau, et la composition fait écho aux affiches visibles en arrière-plan. Tout tient en une fraction de seconde. Pas de flash, pas de recadrage, pas de seconde chance.

Le Leica et les choix techniques

Cartier-Bresson photographie presque exclusivement avec un Leica, d'abord un modèle II, puis un M3, équipé d'un objectif 50 mm. L'appareil est petit, léger, silencieux. Il se glisse dans une poche de veste. Le photographe peut se déplacer dans la foule sans attirer l'attention, approcher ses sujets sans les troubler.

Il refuse le flash. Toujours. La lumière artificielle détruit l'ambiance réelle de la scène. Il travaille en noir et blanc, qu'il considère plus propice à la composition que la couleur (même s'il réalise quelques commandes en couleur dans les années 1950-1960 pour des magazines). Il ne recadre jamais ses images au tirage. Le cadrage se fait à la prise de vue ou pas du tout. Ses planches-contacts montrent qu'il prenait souvent très peu d'images d'une même scène, parfois une seule.

Les portraits : Matisse, Giacometti, Sartre, Camus

Cartier-Bresson a photographié une partie considérable des artistes et intellectuels de son siècle. Sa méthode ne changeait pas : pas de direction, pas de pose, pas d'éclairage artificiel. Il attendait qu'un geste, une expression ou un détail de l'environnement compose l'image à sa place.

Le portrait de Matisse avec ses colombes (1944) montre le vieux peintre assis dans son atelier, entouré de ses oiseaux blancs. Rien n'est arrangé. On voit un homme parmi ses animaux et ses toiles. Giacometti sous la pluie (1961), marchant dans une rue de Paris avec son imperméable, est devenu l'image de référence du sculpteur. Sartre sur les quais de la Seine, Camus absorbé dans ses notes, Ezra Pound, Truman Capote, Colette, Faulkner : Cartier-Bresson les a tous captés dans un moment de relâchement, quand le masque public tombe un instant.

Pierre Assouline, son biographe, parle d'un « silence photographique » : la capacité à être présent sans peser, à enregistrer sans imposer. C'est ce qui fait la différence entre un portrait de Cartier-Bresson et une photo posée pour un magazine. Le sujet ne joue pas : il existe, et l'appareil est là par hasard, ou presque.

Le retour au dessin et les dernières années

À partir des années 1970, Cartier-Bresson se détourne progressivement de la photographie pour revenir au dessin. Il considère que le médium a dit ce qu'il avait à dire et que son propre travail est derrière lui. Il dessine chaque jour, produit des carnets entiers de croquis, expose ses dessins. Il refuse la plupart des sollicitations liées à la photographie.

En 2003, un an avant sa mort, il crée la Fondation Henri Cartier-Bresson avec sa femme Martine Franck, elle-même photographe et membre de Magnum. La fondation, installée d'abord rue des Archives à Paris, conserve ses tirages, ses planches-contacts et ses publications. Elle déménage en 2018 dans un nouveau bâtiment, impasse Lebouis, dans le XIVe arrondissement.

Cartier-Bresson meurt le 3 août 2004. Il laisse plusieurs dizaines de milliers de négatifs, des centaines de publications et une influence qui dépasse le cadre du photojournalisme. La composition géométrique, le refus du recadrage, la discrétion du photographe face à son sujet : ces principes qu'il a défendus pendant cinquante ans restent la base de la photographie de scène de vie telle qu'on la pratique encore aujourd'hui. Ses tableaux photo noir et blanc resteront à la postérité.

Sept œuvres à connaître

Derrière la gare Saint-Lazare, Paris (1932). Un homme saute au-dessus d'une flaque. Son reflet se dessine dans l'eau. L'affiche en arrière-plan montre un danseur dans une posture similaire. C'est la photo la plus reproduite de Cartier-Bresson.

Hyères, France (1932). Un cycliste passe en flou devant la courbe d'une rampe d'escalier. La géométrie du décor et le mouvement du vélo créent une tension visuelle que Cartier-Bresson obtenait sans la forcer.

Funérailles de Gandhi, Delhi (1948). Une foule immense vue en plongée. Les corps forment des lignes qui convergent vers le cortège. Cartier-Bresson avait rencontré Gandhi quelques heures avant son assassinat.

Rue Mouffetard, Paris (1954). Un garçon porte deux bouteilles de vin sous les bras, avec un sourire large. L'image est devenue un classique de la photographie de rue française.

Matisse et ses colombes, Vence (1944). Le peintre dans son atelier, entouré d'oiseaux blancs. L'équilibre entre le calme du sujet et le mouvement des ailes.

Giacometti sous la pluie, Paris (1961). Le sculpteur traverse une rue, son imperméable relevé au-dessus de la tête. L'image condense en un cliché tout ce qu'on sait de la silhouette longiligne de Giacometti.

Commune de Shanghai, Chine (1949). La foule devant une banque pendant les derniers jours du Kuomintang. Le chaos, la panique, les visages. Du reportage pur, sans filtre.

Questions fréquentes sur Cartier-Bresson

Qu'est-ce que l'instant décisif selon Cartier-Bresson ?

L'expression vient du titre anglais de son livre Images à la sauvette (1952), choisi par l'éditeur américain. Elle désigne le moment précis où la composition, le sujet et l'émotion s'alignent dans le cadre. Cartier-Bresson préférait le titre français, qui insiste sur la méthode (« à la sauvette ») plutôt que sur le résultat.

Pourquoi Cartier-Bresson ne recadrait-il jamais ses photos ?

Il considérait que le cadrage devait se faire au moment de la prise de vue. Le recadrage revenait, selon lui, à admettre un échec de composition. Ses planches-contacts montrent qu'il prenait souvent très peu d'images d'une même scène, parfois une seule.

Quel appareil photo utilisait Cartier-Bresson ?

Un Leica, principalement le modèle M3, avec un objectif 50 mm. L'appareil était petit, discret, rapide. Il refusait le flash et travaillait presque exclusivement en noir et blanc et en lumière naturelle.

Cartier-Bresson a-t-il travaillé dans le cinéma ?

Oui. Il a été assistant de Jean Renoir sur plusieurs films dans les années 1930, dont La Vie est à nous (1936) et La Règle du jeu (1939). Il a aussi réalisé des documentaires, dont Le Retour (1945) sur le rapatriement des prisonniers après la Seconde Guerre mondiale.

Où peut-on voir les œuvres de Cartier-Bresson aujourd'hui ?

La Fondation Henri Cartier-Bresson, impasse Lebouis dans le XIVe arrondissement de Paris, conserve l'essentiel de ses archives. Le MoMA de New York, la Bibliothèque nationale de France et le Centre Pompidou possèdent également des tirages.

 

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