Helen Frankenthaler : pionnière du color field painting et inventrice du soak-stain

En 1952, une jeune femme de 23 ans révolutionne la peinture abstraite en versant de la peinture diluée directement sur une toile brute posée au sol. Son nom : Helen Frankenthaler. Dans son atelier du West 23rd Street à Manhattan, elle invente une technique qui va changer le cours de l'histoire de l'art : le soak-stain.

Contrairement à Jackson Pollock qui projette sa peinture, ou Mark Rothko qui superpose des couches de couleur, Frankenthaler laisse la peinture pénétrer les fibres mêmes de la toile. Le résultat est stupéfiant : des champs de couleur translucides qui semblent flotter, suspendus entre aquarelle et peinture à l'huile.

Helen Frankenthaler (1928-2011) est aujourd'hui reconnue comme l'une des figures majeures de l'expressionnisme abstrait américain. Pionnière du color field painting, elle a influencé toute une génération d'artistes. Pourtant, son parcours illustre aussi les difficultés rencontrées par les femmes artistes au XXe siècle, à l'instar d'autres pionnières comme Hilma af Klint.

Qui est Helen Frankenthaler ?

Jeunesse et formation

Helen Frankenthaler naît le 12 décembre 1928 à Manhattan, au cœur d'une famille juive aisée. Son père, Alfred Frankenthaler, est juge à la Cour suprême de l'État de New York. Helen grandit sur l'Upper East Side, entourée de culture et d'intellectualisme.

Upper East Side New York années 1920

À la prestigieuse Dalton School, elle a comme professeur d'art le peintre mexicain Rufino Tamayo, qui lui enseigne les bases de la composition et de la couleur. En 1946, elle intègre le Bennington College dans le Vermont, où elle étudie auprès du peintre Paul Feeley et découvre le cubisme.

Révélation Mountains and Sea (1952)

En 1950, Frankenthaler rencontre le critique d'art Clement Greenberg, qui l'introduit dans le cercle des expressionnistes abstraits : Jackson Pollock, Willem de Kooning, Lee Krasner. En 1951, une exposition de Pollock à la Betty Parsons Gallery lui révèle les possibilités des toiles non préparées posées au sol.

Betty Parsons Gallery

À l'automne 1952, de retour d'un voyage à Cape Breton en Nouvelle-Écosse, elle crée Mountains and Sea. Pour la première fois, elle verse de la peinture à l'huile fortement diluée à la térébenthine sur une toile brute posée au sol. L'œuvre de 220 x 298 cm est révolutionnaire.

L'impact est immédiat. En 1953, Morris Louis et Kenneth Noland visitent son atelier. Louis déclare que Frankenthaler est "un pont entre Pollock et ce qui est possible". Les deux artistes adoptent la technique et contribuent à créer le color field painting.

Helen Frankenthaler en 1956

Carrière et reconnaissance

En 1958, Frankenthaler épouse Robert Motherwell. Le couple devient "le couple d'or" de l'art new-yorkais. Sa première grande exposition a lieu en 1960 au Jewish Museum de New York, suivie d'une rétrospective en 1969 au Whitney Museum.

Les honneurs s'accumulent : elle enseigne à Harvard, Princeton et Yale, représente les États-Unis à la Biennale de Venise en 1966, et reçoit la National Medal of Arts en 2001. Elle décède le 27 décembre 2011 à l'âge de 83 ans, laissant plus de 600 peintures.

La technique soak-stain révolutionnaire

Œuvres de Helen Frankenthaler

Principe et innovation

Le soak-stain (trempage-teinture) consiste à verser de la peinture très diluée (70-80% de térébenthine) sur une toile non préparée. La peinture s'infiltre dans les fibres du tissu au lieu de reposer en surface, créant une fusion totale entre la couleur et le support.

Cette technique rompt avec les conventions : avant Frankenthaler, les peintres appliquaient une couche d'apprêt protectrice. Même Pollock utilisait de la peinture émail qui reste en surface. Avec le soak-stain, la peinture devient partie intégrante du tissu, créant un effet proche de l'aquarelle mais avec l'intensité de l'huile.

Mountains and Sea 1952

Impact sur les artistes

Morris Louis rentre à Washington et crée sa série des "Veils", poussant la technique plus loin en éliminant complètement les pinceaux.

Kenneth Noland applique le soak-stain à des formes géométriques : cibles concentriques, chevrons, bandes horizontales.

Ensemble, ils forment la "Washington Color School". L'influence s'étend à Sam Gilliam, Jules Olitski et des artistes contemporains qui continuent d'expérimenter le versement de peinture.

Différence avec le dripping de Pollock

Critère Pollock (Dripping) Frankenthaler (Soak-stain)
Méthode Projections dynamiques Versement contrôlé
Peinture Émail épais Huile diluée
Support Toile apprêtée Toile brute
Effet Texture en relief Transparence totale
Énergie Gestuelle, explosive Contemplative, fluide

Le color field painting

From the Turret IX 1986

Définition

Le color field painting (peinture en champs de couleur) est un courant de l'expressionnisme abstrait qui privilégie les grands aplats de couleur et l'expérience contemplative. Contrairement à l'action painting, il élimine le geste visible pour se concentrer sur la couleur elle-même.

Caractéristiques principales

  • Grands formats monumentaux qui enveloppent le spectateur
  • Aplats de couleur larges et unifiés
  • Absence de composition classique : pas de centre, pas de hiérarchie
  • Deux approches : hard-edge (contours nets) et stained (contours flous)

Artistes majeurs

  • Mark Rothko : Rectangles flottants, dimension spirituelle
  • Barnett Newman : "Zips" verticaux, recherche du sublime
  • Helen Frankenthaler : Taches fluides transparentes, soak-stain
  • Morris Louis : Voiles de couleurs, cascades chromatiques
  • Kenneth Noland : Cibles, chevrons, géométrie rigoureuse

Si vous souhaitez découvrir des œuvres abstraites inspirées de ce mouvement, vous pouvez acheter un tableau abstrait qui s'inscrit dans cette tradition colorée et contemplative.

Œuvres emblématiques

Yellow Jack 1987

Mountains and Sea (1952)

Œuvre fondatrice (220 x 298 cm) conservée à la National Gallery of Art de Washington. Formes organiques en bleu, vert et rose évoquant le paysage marin. Citée comme la "pierre de Rosette" du color field painting.

Jacob's Ladder (1957)

Au Museum of Modern Art de New York (288 x 177,5 cm). Référence biblique au rêve de Jacob. Formes verticales suggérant une échelle ascendante, couleurs douces créant une sensation de légèreté.

The Bay (1963)

Au Detroit Institute of Arts. Grand champ de bleu intense évoquant l'eau d'une baie. Marque le passage à l'acrylique diluée, offrant des tonalités plus vives et une meilleure conservation.

Earth Slice 1978

Évolution stylistique

  • Années 1950 : Formes organiques, palette claire, spontanéité maximale
  • Années 1960 : Passage à l'acrylique, formes plus définies, couleurs saturées
  • Années 1970-2000 : Synthèse organique/géométrique, maîtrise totale

Helen Frankenthaler et le féminisme

Une femme dans un monde masculin

L'expressionnisme abstrait des années 1940-1950 est dominé par des figures masculines : Pollock, De Kooning, Rothko, Newman. Les femmes artistes (Krasner, Mitchell, Hartigan) sont systématiquement marginalisées.

Frankenthaler refuse l'étiquette "femme peintre" : "Pour moi, être une 'femme peintre' n'a jamais été un problème. Je ne l'exploite pas. Je peins." Elle veut être jugée uniquement sur son travail, une forme de "féminisme par le refus".

Reconnaissance tardive

Malgré son talent et son influence historique, Frankenthaler n'atteint pas la célébrité de Rothko ou Pollock. Ses œuvres se vendent à des prix inférieurs (1-5 millions contre 20-80 millions pour Rothko). Les historiens d'art ont longtemps minimisé son rôle, attribuant à Louis et Noland le mérite de développements qu'elle avait initiés.

Réévaluation récente

Depuis les années 2010, des expositions et publications replacent Frankenthaler au centre des discussions sur l'art d'après-guerre. La monographie Ninth Street Women (2018) de Mary Gabriel la reconnaît comme figure centrale, non périphérique, de l'expressionnisme abstrait.

Où voir les œuvres ?

Principaux musées

États-Unis :

  • National Gallery of Art (Washington) : Mountains and Sea
  • Museum of Modern Art (New York) : Jacob's Ladder
  • Whitney Museum of American Art (New York)
  • Detroit Institute of Arts : The Bay

Europe :

  • Tate Modern (Londres)
  • Centre Pompidou (Paris)

Marché de l'art

  • Œuvres secondaires : 100 000 - 500 000 $
  • Œuvres majeures : 1 à 5 millions $
  • Records : Plus de 5 millions $ pour pièces exceptionnelles

Héritage et influence

L'influence de Frankenthaler est considérable :

  • Influence immédiate : Louis, Noland et la Washington Color School
  • Influence long terme : Abstraction lyrique, Sam Gilliam, passage à l'acrylique
  • Artistes contemporains : Rodney McMillian, Beatriz Milhazes, Katharina Grosse
  • Pratiques picturales : Légitimation de la toile non préparée, peinture versée, transparence comme valeur esthétique

Helen Frankenthaler demeure l'une des figures les plus importantes de l'art américain d'après-guerre. En inventant le soak-stain en 1952, elle a révolutionné la peinture abstraite et influencé plusieurs générations d'artistes.

Son parcours illustre les défis auxquels se heurtaient les femmes artistes au XXe siècle. Malgré un talent indéniable et une influence historique majeure, elle a longtemps été moins reconnue que ses collègues masculins. Aujourd'hui, la réévaluation est en marche : les expositions se multiplient, les prix augmentent, et les historiens reconnaissent enfin l'ampleur de sa contribution.

Comme elle le disait elle-même : "Il n'y a qu'une seule règle : il n'y a pas de règles. Tout est possible."

Pour aller plus loin :
Découvrez l'exposition virtuelle "Helen Frankenthaler : Peindre sans règles" du Musée Guggenheim Bilbao.

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