L'expressionnisme abstrait est le premier mouvement pictural né aux États-Unis à avoir eu un rayonnement mondial. Apparu à New York dans les années 1940, il regroupe des peintres aux pratiques très différentes, mais qui partagent un même rejet de la figuration traditionnelle et une ambition commune : faire de la peinture un acte physique et émotionnel.

Le terme prête à confusion. L'expressionnisme (Kirchner, Munch, début du XXe siècle en Europe) déformait la réalité visible pour exprimer des émotions. L'expressionnisme abstrait va plus loin : il abandonne toute référence au monde visible. Ce n'est pas une version "abstraite" de l'expressionnisme allemand, c'est un mouvement distinct, américain, né de circonstances historiques différentes.

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Les origines du mouvement expressionnisme abstrait

Le contexte de l'entre-deux-guerres a été décisif. Pendant les années 1930, le programme fédéral Works Progress Administration (WPA) emploie près de 10 000 artistes américains entre 1935 et 1943. Parmi eux, Jackson Pollock, Willem de Kooning et Mark Rothko, qui se côtoient et échangent dans les ateliers new-yorkais. C'est dans ce cadre que se forment les liens du futur mouvement.

L'arrivée massive d'artistes européens fuyant le nazisme accélère les choses. Hans Hofmann, Josef Albers, Max Ernst, André Breton, Piet Mondrian s'installent à New York entre 1933 et 1941. Ils apportent avec eux le surréalisme, l'abstraction géométrique et les théories du Bauhaus. Le contact direct avec ces figures change la donne pour les jeunes peintres américains, qui jusque-là regardaient l'Europe de loin.

Peggy Guggenheim joue un rôle concret dans cette transition. Sa galerie Art of This Century, ouverte en 1942 à Manhattan, expose les surréalistes européens aux côtés des Américains. C'est là que Pollock a sa première exposition personnelle en 1943, à 31 ans.

Le surréalisme comme catalyseur

L'influence du surréalisme sur les futurs expressionnistes abstraits a été directe et documentée. L'automatisme psychique, théorisé par André Breton, proposait de créer sans le filtre de la raison. Pollock a suivi une thérapie jungienne entre 1939 et 1943, durant laquelle il produisait des dessins spontanés que son analyste, Joseph Henderson, conservait. Ces dessins, publiés après la mort de Pollock, montrent la transition progressive de motifs figuratifs vers des formes abstraites.

Roberto Matta, peintre chilien installé à New York, a organisé des séances de dessin automatique en 1942-1943 auxquelles participaient Motherwell et Arshile Gorky. Ce dernier, né en Arménie et arrivé aux États-Unis en 1920, est souvent considéré comme le pont entre le surréalisme européen et l'expressionnisme abstrait américain. Ses toiles de 1944-1948, peintes avant son suicide en 1948, mélangent des formes biomorphiques et un traitement libre de la couleur qui annonce directement de Kooning.

Deux courants, deux rapports à la peinture

Le terme "expressionnisme abstrait" est utilisé pour la première fois en 1946 par le critique Robert Coates dans le New Yorker. Il désigne un ensemble de pratiques que l'on divise généralement en deux branches : l'action painting et le color field painting.

L'action painting

L'action painting fait du geste pictural le sujet même de l'œuvre. Jackson Pollock en est la figure la plus connue. À partir de 1947, il abandonne le chevalet, pose ses toiles au sol et projette la peinture par coulures et giclures (dripping). Le tableau n'est plus une image : c'est la trace d'un acte physique. Pollock travaille autour de la toile, parfois dessus, dans un processus que le critique Harold Rosenberg qualifie d'"arène" en 1952.

Willem de Kooning adopte une approche plus figurative par moments, comme dans sa série Women (1950-1953), où des corps féminins émergent de coups de brosse violents. Franz Kline, lui, peint de grandes structures noires sur fond blanc, proches de la calligraphie orientale en apparence mais nées d'un geste spontané. Robert Motherwell, plus lettré, compose la série Elegy to the Spanish Republic (1948-1967), 170 toiles en noir et blanc inspirées par la guerre civile espagnole.

Le color field painting

Le color field painting prend le parti inverse : au lieu du geste, c'est la couleur elle-même qui porte l'émotion. Mark Rothko peint dès 1949 ses compositions de rectangles flottants aux bords diffus. Ses toiles, souvent de très grand format (certaines dépassent 2,5 mètres de haut), sont conçues pour envelopper le spectateur. Rothko insistait pour qu'on les regarde à moins de 45 centimètres de distance.

Barnett Newman pousse la réduction plus loin avec ses "zips" : des bandes verticales fines qui divisent de vastes aplats de couleur. Son tableau Vir Heroicus Sublimis (1950-1951) mesure 5,4 mètres de large. Clyfford Still, souvent oublié, est pourtant l'un des premiers à produire des toiles entièrement abstraites dès 1941, avec des formes déchirées en couleurs sourdes.

Les techniques et le rapport au format

Un trait commun aux expressionnistes abstraits est le recours au grand format. Avant eux, les toiles monumentales étaient réservées à la peinture d'histoire. Pollock, Rothko, Newman et Still peignent sur des surfaces de plusieurs mètres carrés non par goût du spectaculaire, mais parce que le format change le rapport entre l'œuvre et celui qui la regarde. La toile cesse d'être un objet que l'on contemple à distance : elle devient un environnement.

Les matériaux évoluent aussi. Pollock utilise de la peinture industrielle (Duco, émail) plutôt que de l'huile. De Kooning mélange huile, émail et peinture pour carrosserie. Kline travaille à la peinture de bâtiment, noire, sur des toiles de grands formats achetées en rouleau. Cette utilisation de matériaux non-artistiques anticipe les pratiques du pop art et de l'art conceptuel des décennies suivantes.

Pollock et la question du procédé

En 1950, le photographe Hans Namuth filme Pollock au travail dans son atelier de Springs, à Long Island. Ces images, diffusées largement, font de Pollock une célébrité mais créent aussi un malentendu durable. Le grand public retient l'image d'un peintre qui "jette de la peinture au hasard". En réalité, Pollock contrôlait ses gestes avec précision. Il choisissait la viscosité de la peinture, la hauteur de la coulure, la vitesse du mouvement. Les analyses récentes (Richard Taylor, université d'Oregon, 1999) ont montré que ses drippings reproduisent des motifs fractals dont la complexité a augmenté régulièrement entre 1943 et 1952.

Le rôle des institutions et de la guerre froide

Le Museum of Modern Art (MoMA) de New York, dirigé par Alfred Barr, a soutenu le mouvement très tôt. En 1952, le musée lance un programme d'expositions itinérantes qui fait circuler l'expressionnisme abstrait en Europe, en Amérique latine et en Asie. Ce programme est en partie financé par la CIA, via le Congress for Cultural Freedom, dans le but de promouvoir la liberté artistique américaine face au réalisme socialiste soviétique. Les artistes eux-mêmes n'étaient pas au courant de ce soutien, révélé seulement en 1967.

Le critique Clement Greenberg a aussi eu un poids considérable. Ses textes dans Partisan Review et The Nation dès la fin des années 1930 posent les bases théoriques du mouvement. Pour Greenberg, la peinture doit assumer sa planéité et renoncer à l'illusion de profondeur. Cette lecture a favorisé les color field painters (Rothko, Newman, Still) au détriment des action painters, ce qui a créé des tensions durables dans le milieu.

Les artistes au-delà du canon masculin

L'histoire de l'expressionnisme abstrait a longtemps été racontée au masculin. Lee Krasner, mariée à Pollock, est restée dans son ombre pendant des décennies alors qu'elle peignait depuis les années 1930 et que ses compositions à grande échelle des années 1950-1960 rivalisent avec celles de ses contemporains. Helen Frankenthaler invente en 1952 la technique du soak-stain : elle verse de la peinture diluée à la térébenthine directement sur une toile non apprêtée, posée au sol. Le pigment s'imbibe dans la fibre, produisant des effets de transparence impossibles à obtenir autrement. Son tableau Mountains and Sea (1952) a directement inspiré Morris Louis et Kenneth Noland.

Joan Mitchell, installée à Paris dès 1959, développe une peinture gestuelle liée au paysage, avec des toiles en diptyques et triptyques qui comptent parmi les plus grandes du mouvement. Grace Hartigan, Elaine de Kooning et Hilma af Klint (dont les œuvres abstraites précèdent de plusieurs années celles de Kandinsky) sont aujourd'hui reconsidérées par les historiens.

L'héritage du mouvement

L'expressionnisme abstrait domine la scène new-yorkaise jusqu'au début des années 1960. Le pop art (Warhol, Lichtenstein) et le post-minimalisme prennent le relais en réaction directe à ce qu'ils perçoivent comme un excès de sérieux et d'introspection. Mais l'influence du mouvement persiste dans la peinture contemporaine : les formats monumentaux, le geste apparent, le rapport physique entre le peintre et la toile sont aujourd'hui des acquis.

Le marché de l'art a suivi. En 2006, No. 5, 1948 de Pollock s'est vendu 140 millions de dollars (en vente privée). Orange, Red, Yellow de Rothko a atteint 86,9 millions de dollars chez Christie's en 2012. Ces prix, parmi les plus élevés jamais payés pour des peintures, montrent que le mouvement reste une référence pour les collectionneurs soixante ans après son apogée.

En Europe, l'expressionnisme abstrait a trouvé des échos dans l'art informel (Jean Fautrier, Jean Dubuffet), le tachisme (Georges Mathieu, Pierre Soulages) et le groupe CoBrA (Karel Appel, Asger Jorn). Claude Viallat et le mouvement Supports/Surfaces, en France dans les années 1970, prolongent la réflexion sur le geste et le support initiée par Pollock.

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